Mon père
J’ai un père.
Il m’a très peu parlé du Congo
Il ne m’a pas appris sa langue
Il n’aime pas mes poèmes. Ils sont trop noirs pour lui
Je le balance. Dans l’espoir de le faire réagir.
Parfois les enfants doivent donner des claques à leurs parents
Père, si mon art te déplaît, ne reviens pas sur ces pages
Mais ne me reproche rien car c’est sans toi que je dois partir à la recherche de mon héritage
C’est sans toi que je me bats pour découvrir la langue que parlaient mes ancêtres
Il y a danger d’extinction de notre culture
J’aurais voulu que tu sois fier d’être le lien Entre ce continent glorieux et l’avenir radieux
Je pleure de dépit mais je n’attends pas que tu m’adoubes
Comme je ne t’ai pas attendu pour partir à la conquête de mon âme nègre
Et de la magie qui m’habite avec la poésie
Ta défection me rend la tâche plus difficile et tant mieux
Je saurai la valeur de chaque mot
La conquête des symboles
La force d’un peuple
La beauté d’un royaume
De l’Universel je pétris mes poèmes
L’Amour est leur noyau
Mon coeur noir n’offense pas plus le blanc
Que le jour n’offense la nuit
Ma chair de femme ne menace pas plus le mâle
Que les démons ne menacent les dieux
Père
Je suis ton fils, ta fille, ton héritière, ton adversaire jurée
Comme le monde ancien doit être bousculé par la jeunesse
Pour que de nouveaux palais surgissent des ruines
Sans remords
Je dépoussière ton corps ankylosé
L’attente a assez duré
Toi qui fis peser le nom de Verité sur mes frêles épaules
Me voilà forte maintenant au prix de combien de combats ?
Et tu voudrais que je cache le sang de mon visage ? Mais le guerrier victorieux après les plus terribles batailles
Exhibe fièrement sa sagaie !
Tu voudrais que j’ai honte des cicatrices de mon cÅ“ur ?
Mais nous sommes des milliards que ces douleurs relient
Et il nous faut savoir que nous ne sommes pas seul·es pour être enfin UNI·ES!
Regarde ce sang. Père, il est joie, il est lumière!
Je suis estropiée mais debout et maintenant je sais
Je sais
Que mon âme est immortelle
Père j’aurais voulu que tu m’apprennes la langue des esprits
Tu m’as fait dépositaire d’une autre science qui chaque jour me sauve
À l’intersection de la lune et du soleil
La métisse osmose se réalise.
ÎstÎna 𓆃
